Neurone

Régulation homéostatique

Pour expliquer comment notre corps – le maître d’ouvrage – transmet en permanence ses besoins vitaux au cerveau – le maître d’oeuvre – nous produisons ici la traduction d’un encadré de l’article The nature of feelings: evolutionary and neurobiological origins – António Damásio and Gil B. Carvalho (La nature des sentiments : origines évolutionnaires et neurobiologiques) :

Concepts clés de la régulation homéostatique : cartes neurales, pulsions, émotions et sentiments

Notre cerveau surveille en permanence notre milieu interne et notre environnement extérieur avec pour objectif la survie de l’organisme dans les meilleures conditions d’équilibre homéostatique.

La cartographie de l’état du corps et des perceptions externes

Homonculus de Wilder Penfield
Homonculus de Wilder Penfield (1930) L’humain redimensionné en fonction de la surface des aires corticales impliquées par chaque partie du corps.

À chaque instant, une collection de configurations neuronales cartographient l’état de l’organisme et de ses perceptions externes dans toutes ses dimensions : des zones cérébrales spécialisées constituent des cartes, dites « neurales », représentant l’état de chacune des régions, de chacun de organes et de chacune des fonctions du corps.

Ces cartes neurales s’établissent en permanence, à partir des informations échangées. Il y a des cartes de base et des cartes d’intégration. Chaque zone cérébrale représentant le corps et ses perceptions externes n’en présente qu’un aspect. C’est la possibilité de recouvrement des cartes, c’est-à-dire de plusieurs zones travaillant ensemble, qui permet une représentation globale du corps et de ses perceptions externes.

Cartes neurales du corps (intéroceptives)

Les changements dans notre milieu interne (par exemple le degré de contraction des muscles viscéraux, la fréquence cardiaque, les niveaux de métabolites de l’organisme, etc.) sont détectés par le système intéroceptif, puis signalés aux régions sensorielles du cerveau dédiées aux fonctions corporelles, et affichés sous forme de cartes neurales du corps (cartes intéroceptives) (voir la figure suivante).

Cartes neurales du milieu extérieur (extéroceptives)

Les changements dans l’environnement extérieur sont perçus par les sens extéroceptifs (odorat, goût, toucher, ouïe, vue, …) et affichés dans des régions sensorielles dédiées sous forme de cartes neurales du monde extérieur (cartes extéroceptives) (voir la figure suivante).

Programmes d’actions : les émotions et les pulsions

Perceptions, cartes neurales, pulsions, émotions, sentiments.
Les marqueurs somatiques de nos expériences. Pulsions, émotions et sentiments.

Ces changements affichés dans les cartes neurales intéroceptives ou extéroceptives déclenchent des programmes d’actions physiologiques innés visant au maintien ou au rétablissement de l’équilibre homéostatique. Les actions en question peuvent affecter les viscères et le milieu interne (par exemple des altérations du rythme cardiaque, de la respiration et de la sécrétion hormonale), ou les muscles striés (par exemple ceux des expressions faciales ou de la course) ou la cognition (par exemple en focalisant l’attention et en favorisant certaines idées et modes de pensée).

Il existe deux types principaux de programmes d’actions : les « pulsions » et les « émotions » (certains auteurs n’utilisent que le terme d’émotions pour tous les programmes d’actions.)

Les pulsions sont déclenchées par les cartes intéroceptives et visent à satisfaire les besoins instinctifs de base tels que la faim, la soif, la libido, l’exploration et le jeu, les soins à sa progéniture et l’attachement à ses compagnons. Dans le cas de la soif par exemple, la détection intéroceptive et la carte neurale de l’osmolarité du sang déclenche un ensemble d’actions physiologiques qui entraînent une sécheresse de la bouche et une augmentation de la concentration des urines.

Les émotions sont déclenchées par les cartes extéroceptives. Elles comprennent le dégoût, la peur, la colère, la tristesse, la joie, la honte, le mépris, la fierté, la compassion et l’admiration, et elles sont surtout déclenchées par la perception ou la remémoration de stimuli extéroceptifs (bien qu’il y ait les exceptions : par exemple, la peur causée par des stimuli intéroceptifs tels que la douleur cardiaque ou l’asphyxie). Dans le cas de la peur par exemple, la détection extéroceptive et la cartographie d’une menace (par exemple un gros animal) déclenche des actions physiologiques incluant une augmentation du rythme cardiaque, la sécrétion d’adrénaline et la contraction de certains muscles du visage traduisant l’expression faciale de la peur.

Les changements d’état corporel résultant d’un programme d’actions, qu’il soit pulsion ou émotion, sont à leur tour détectés par le système d’intéroception et cartographiés dans le cerveau formant ainsi une boucle réentrante.

La partie consciente du processus : les sentiments

Les changements d’état corporel cartographiés dans les cartes neurales intéroceptives peuvent rester inconscients ou être ressentis consciemment en tant que « sentiments ».

Les sentiments sont donc des expériences mentales conscientes qui accompagnent un changement d’état corporel. Les changements de l’environnement externe, comme ceux affichés dans les cartes extéroceptives de la vision ou de l’audition, peuvent certes être également perçus consciemment mais ne se ressentent pas directement dans le sens donné au mot sentiments dans ce texte. Toutefois, ils peuvent provoquer indirectement des sentiments en déclenchant un programme d’actions modifiant l’état du corps et générant le ressenti correspondant.

Il est à noter que l’on évoque souvent par le même nom, un programme d’actions et le sentiment correspondant, bien qu’il s’agisse de phénomènes distincts. Ainsi, la « peur » peut se référer soit à une émotion (ensemble d’actions physiologiques programmées déclenchées par un stimulus induisant la peur) soit à un sentiment (l’expérience consciente de la peur).

Exemples de stimuli, programmes d’actions et sentiments correspondants :

StimuliProgrammes d’ActionsSentiment
Haute osmolarité
du sang
– Bouche sèche
– Diminution de l’élimination d’eau
– Irritabilité
– Fatigue
Soif
Forte pression
sur un objet
tranchant
– Rétraction de la partie du corps affectée
– Vasodilatation locale
– Les muscles du visage expriment la douleur
– L’attention se concentre sur la partie du corps affectée
Douleur
Vue d’un ours– Augmentation des rythmes cardiaque et respiratoire
– Sécrétion de cortisol et d’adrénaline
– Redistribution du flux sanguin
– Analgésie
– Les muscles du visage expriment la peur
– L’attention se concentre sur la menace perçue
Peur
Réception
de mauvaises
nouvelles
– Augmentation de la pression sanguine
– Rythme cardiaque irrégulier
– Diminution de la fréquence respiratoire
– Sécrétion lacrymale
– Les muscles du visage expriment la tristesse
Tristesse
Stimuli, programmes d’actions et ressenti